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La presse libanaise des années 90 : « Baromètre des politiques officielles » syriennes

Updated: Apr 7, 2019

A l’heure où il est question d’envisager une guerre civile en Syrie accompagnée d’une éventuelle intervention internationale, il nous a paru utile de nous intéresser à l’influence de ce pays sur la presse de son voisin libanais à une époque où la Syrie était au summum de sa puissance politique et de sa notoriété régionale et internationale. Ceci dans le but d’éclairer quelques zones d’ombres, peu évoquées actuellement, mais qui ne sont pas des moindres dans la compréhension de la politique syrienne et de son poids géostratégique dans une zone de crise.



Cet article est inspiré de notre thèse de Doctorat dont l’objectif principal consiste à étudier les négociations de paix entre le Liban, la Syrie et Israël, de 1991 à 2000, période sensible de l’histoire contemporaine libanaise : l’après guerre civile marquée par une forte influence politique syrienne. Au prisme du processus de paix lancé entre Israël et les pays arabes à l’issue de la première guerre du Golfe (en 1990 - 1991), cette décennie est stratégique. Nos recherches débutent sur l’ouverture de la conférence de paix à Madrid, tenue le 30 octobre 1991, et s’achèvent sur le retrait israélien unilatéral du Liban survenu le 24 mai 2000, suite à l’échec des négociations israélo-syriennes.

L’étude est réalisée à travers deux quotidiens libanais à influence significative : An-Nahar et As-Safir. Ainsi, la problématique de notre thèse interroge le discours et les pratiques journalistiques adoptés au sujet des négociations de paix. Elle pose la question du degré d’identification de la presse libanaise à la réalité politique qui l’entoure et son influence, par les changements récents survenus dans la société qu’elle reflète. Elle s’interroge également sur les conditions de travail de cette presse et sur les interdits éventuels que rencontrent les journalistes. Dès lors, la presse libanaise est-elle simple témoin ou bien acteur ? Tout ceci afin de comprendre jusqu’à quel point la presse libanaise peut être considérée comme un forum où se croisent les idées et idéologies des acteurs de la vie politique.

Nous soulignons qu’An-Nahar, qui peut être traduit en français par Le Jour, est un quotidien national de droite, plutôt pro-chrétien, apparu en 1933, et As-Safir, qui signifie d’ailleurs littéralement L’Ambassadeur, est un quotidien national à tendance idéologique de gauche, pro-arabe, créé en 1974. La couverture de ces deux journaux représentatifs de la presse nationale quotidienne libanaise permet de rendre compte des divergences politiques que connaît alors le Liban ainsi que la difficulté du traitement d’un sujet extrêmement sensible, qui touche à la fois à la souveraineté d’un pays, le Liban, et aux relations entre ses deux voisins, la Syrie et Israël.


Politiques éditoriales : entre divergence et convergence

Les premiers résultats concernant l’étude quantitative des mots-clés des unes, montrent que lorsque les négociations entre le Liban, la Syrie et Israël sont évoquées, chaque mot pèse. Ils sont alors très soigneusement choisis et mûrement réfléchis et leur degré de répétition et d’adoption par un journal ou un autre est porteur d’un sens profond. Nonobstant, de fortes divergences existent entre les deux quotidiens dans le choix des mots et la fréquence de leur répétition. L’étude approfondie des titrailles a permis de souligner ces divergences au niveau du discours et de la ligne éditoriale de chaque quotidien. De même, la comparaison des articles signés ne fait que confirmer ce constat : bien qu’ils se ressemblent dans la forme, les deux journaux offrent sur le fond deux interprétations diamétralement opposées d’un même événement et d’une même actualité, surtout lorsqu’elle est liée à la Syrie ou à Israël.

En effet, les analyses quantitatives et qualitatives évoquées ci-dessus sont révélatrices de la manière dont le journal fabrique son identité et sa politique éditoriale. À travers An-Nahar et As-Safir, le lecteur ne se trouve pas uniquement face à deux idéologies politiques, mais aussi face à deux modèles de presse différents. Il constate ainsi l’existence « d’un optimisme de droite » chez An-Nahar et « d’un pessimisme de gauche » chez As-Safir pour le traitement des événements en relation avec les négociations de paix tripartites. Soulignons également qu’An-Nahar s’intéresse à l’information libanaise alors qu’As-Safir se tourne souvent vers l’information syrienne. Et ceci est un choix idéologique. As-Safir estime que l’information provient de la Syrie, qui est pour ce journal l’acteur réel lorsqu’il s’agit des négociations de paix. Mais malgré les divergences constatées, les deux journaux parviennent quelques fois à une certaine forme de consensus lorsqu’ils se trouvent face à des choix politiques extrêmement délicats.


Une comparaison des discours de la presse et de ceux des acteurs politiques qui ont participé aux négociations a permis de cerner les divergences existantes, d’étudier les interactions et de mesurer la distance que garde tel ou tel journaliste face au discours politique.


Les leaders syriens, fréquemment cités par les signatures

Les premiers traits d’identité étant soulignés, il convient de s’intéresser plus profondément à l’attitude de cette presse à l’égard des deux acteurs majeurs, à savoir le syrien et l’israélien, qui adoptent des discours entrecroisés, complexes et discordants au sujet de la paix tripartite. Commençons par la Syrie fréquemment présente dans le discours des éditorialistes. De manière générale, Talal Salman défend la Syrie et son président Hafez al-Assad à tout moment et en toutes circonstances, et en fait l’éloge, ainsi qu’à son ministre des Affaires étrangères, Farouq el-Chareh. C’est une voix libanaise de haute notoriété, à la tête d’un grand journal, qui défend les choix stratégiques syriens quoi qu’il advienne. La politique syrienne est défendue par les autres signatures d’As-Safir, comme Mohammad Machmouchi, qui met en exergue le rôle de la Syrie dans la région et souligne son importance, qui ne se limite pas à la question du Golan ou du Liban uniquement, mais les dépasse pour s’étendre sur une zone géographiquement plus large, qui peut regrouper tout le monde arabe.

Dans An-Nahar, Nabil Khoury est aussi du côté syrien. Il rappelle, à chaque occasion, la stratégie syrienne infaillible, et estime que les négociations avec Damas sont plus difficiles qu’avec les autres, surtout les Palestiniens, dont les Syriens ne veulent surtout pas renouveler les mêmes erreurs. À l’inverse de Nabil Khoury, Sahar Ba’assiri, qui cite fréquemment les acteurs politiques syriens, n’a jamais fait l’éloge du pouvoir syrien dans ses écrits. Elle ne s’est jamais inscrite dans la logique syrienne, mais n’a jamais montré d’hostilité à leur politique non plus, excepté les cas où elle critique leur marginalisation du Liban. Elle parle d’eux car ils occupent le centre de l’actualité politique du pays. Le fait qu’elle cite autant les acteurs politiques syriens permet de déduire que l’emprise syrienne sur le Liban était énorme. Tout journaliste se sent donc dans l’obligation de rendre compte du discours syrien qui influence l’avenir et la politique du pays, et de répondre au lectorat qui s’intéresse à la position syrienne. Ghassan Tuéni choisit un ton analytique pour défendre la thèse syrienne. Il emprunte quelques fois au président syrien ses slogans pour le soutenir dans ses démarches ou pour expliquer les raisons qui, en quelque sorte, ont poussé Hafez al-Assad à faire marche arrière. Même s’il ne le dit pas explicitement, Ghassan Tuéni rejoint le président syrien, en justifiant sa démarche et sa position.


Les leaders israéliens, jamais cités

Par ailleurs, bien que les citations israéliennes soient plus fréquentes que les citations syriennes, nous constatons que les déclarations israéliennes sont reprises dans l’information non signée, probablement par mesure de précaution. Aucune signature ne reproduit une citation israélienne pour ne pas être accusée d’adopter son discours, même si c’est pour le critiquer. Pour récolter l’information israélienne, la presse libanaise se retourne vers les agences de presse internationales et, dans le cas où un journaliste détient une information de cet ordre, il ne la publie pas sous son nom. Cette pression politique a relativement baissé vers la fin des années 90. Les correspondants à l’étranger ayant souvent la double nationalité, osent enfin franchir quelques fois cette limite.

Pour expliquer ce phénomène, il est important de savoir qu’il est interdit pour tout Libanais, journaliste ou autre, d’entretenir des relations ou de communiquer avec des Israéliens, sous peine d’être arrêté, interrogé et jugé pour collaboration avec « l’ennemi ». Cette mesure s’applique aux citoyens libanais se trouvant au Liban ou à l’étranger.

Syriens et Israéliens : deux poids, deux mesures

À en croire les avis exprimés par les journalistes des deux quotidiens, il ressort que dans cette presse des années 90, les dirigeants syriens ont droit aux éloges et les dirigeants israéliens aux blâmes. L’exemple le plus flagrant est celui du président Hafez al-Assad, fréquemment cité dans les deux quotidiens par des journalistes qui signent leurs articles et parlent de lui comme d'un héros, d’un sage, prévoyant et lucide. Il est l’un des leaders arabes les plus puissants, celui qui a toujours eu raison. Par contre, les acteurs politiques israéliens sont présentés comme étant les « ennemis », des « assassins », des « tyrans », des « occupants » et les responsables de toutes les défaites et de toutes les guerres.

Si nous devons choisir une seule hypothèse parmi celles que l’étude a vérifiées, nous choisirons probablement celle qui restitue en condensé l’attitude de la presse libanaise vis-à-vis de la Syrie et d’Israël. Ce constat peut être libellé ainsi : « La presse libanaise n’a jamais critiqué ouvertement la Syrie et n’a jamais approuvé Israël ». Dans les années 90, aucun journaliste ne pouvait être officiellement contre les Syriens, car ceux qui l’étaient ne pouvaient pas s’exprimer ouvertement dans la presse libanaise. Toute la différence réside dans la manière de parler du régime syrien, par adhésion complète ou bien de manière modérée. De la même façon, personne ne pouvait s’afficher comme étant pro-israélien. La différence réside dans le degré d’attaque, de virulence et la force du vocabulaire. Tout est dans la modalité de la critique et dans la nuance des mots. Prenons l’exemple de Talal Salman et de Ghassan Tuéni. Tous deux semblent adhérer à la stratégie de Hafez al-Assad. Toutefois, Salman adopte un discours élogieux et prend la défense sans réserve des stratégies syriennes. Tuéni, en revanche, adopte un style bien plus subtil. Il soutient avant tout les Libanais, sans être contre le président syrien lorsqu’il s’agit des intérêts du Liban. Il défend le président syrien contre les « autres », Arabes ou Américains. Il n’a jamais paru anti-syrien, mais il avance ses idées d’une manière fine, discrète et modérée et c’est là que réside la différence.

Le discours politique : une paix antonyme

D’autres formes de différences résident dans le discours politique lui-même. En conséquence, une des conclusions majeures du travail réalisé, et qui nous paraît importante par rapport à la dynamique de la paix, thématique centrale, mais très complexe pour les deux journaux, est que cette paix n’a pas eu la même signification ni la même définition pour chacun des trois pays, comme en témoigne la presse libanaise. La paix conçue par les Syriens n’est pas synonyme de celle voulue par les Israéliens. Pour les Syriens, selon le discours officiel, la paix est en étroite corrélation avec la récupération du Golan, sans oublier que la Syrie de Hafez al-Assad, qui compte parmi les forces majeures du Moyen-Orient, tenait à jouer un rôle stratégique dans la région. En revanche, pour les Israéliens, toujours selon le discours officiel, la paix est liée à la sécurité et à la normalisation des relations avec les pays voisins ; cela ne signifie pas forcément qu'il existe de vraies concessions au Golan, surtout en ce qui concerne l’eau du lac de Tibériade, un enjeu stratégique majeur. Le Liban des années 90 s’alignait bien sûr sur le projet syrien, mais la définition-même de la paix pour les Libanais n’a pas pu être déterminée explicitement à travers ce travail, en raison du silence libanais à ce sujet.


Le Liban donne procuration à la Syrie

A travers cette étude, il a été très tôt constaté que le Liban observe, tout au long des années 90, un lourd silence et laisse la Syrie parler en son nom, respectant l’union des volets des accords de Taëf et du destin des deux pays. Le Liban, silencieux, apparaît toujours dans le discours des autres acteurs politiques comme étant un sujet de polémique. Au travers des écrits des journalistes, qui divergent à ce sujet et interprètent sa place et son rôle à l’aune de deux conceptions très différentes, un même constat surgit. Rares sont les fois où le Liban s’est exprimé officiellement sur ce sujet.

Il faut noter qu’en 1994, le président de la république, Elias Hraoui, confirme que le président syrien se rendra au sommet de Genève pour défendre les intérêts du Liban. Le Liban donne ainsi officiellement procuration à la Syrie pour s’exprimer à sa place. Cette déclaration du président libanais montre à quel point la souveraineté du Liban est limitée et combien ce pays constitue un enjeu stratégique pour la Syrie lors des négociations de paix. Ensuite, après 1995, un long silence s’impose jusqu’en 2000, ce qui laisse croire que la question des négociations avec Israël devient désormais une affaire exclusivement syrienne. Alors, quelle est la raison de ce silence profond de la part des hommes politiques libanais ? N’ont-ils plus le droit de s’exprimer à ce sujet ? Quelle place occupe donc le Liban dans ces négociations au travers du discours politique et celui de la presse ? Enfin, comment interpréter le silence politique du Liban à cette époque de son histoire ?

Plusieurs questions surgissent et ne trouvent pas de réponse exacte, mais l’observation des faits laisse croire que ces questions sont légitimes. À titre d’exemple, rappelons-nous qu’en octobre 1995, le président libanais, Elias Hraoui, se voit accorder une prolongation trois ans de son mandat après une révision constitutionnelle, en réponse à une volonté syrienne, par souci dit-on, de « stabilité, à un moment où les négociations de paix israélo-syriennes piétinent ». En 1996, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, propose à la Syrie son plan de retrait du « Liban d’abord », projet qui est rejeté par le président syrien Hafez al-Assad sans même qu’il juge nécessaire de consulter le pouvoir libanais à ce sujet. Les négociations avec Israël deviennent donc une affaire syrienne, protégée par l’accord mutuel d’union des destins des deux pays depuis le début des années 90.

Avant de montrer ce qui se cache derrière le silence d’un Liban apparu à travers le discours des autres (acteurs politiques syriens, israéliens et américains), ainsi qu’à travers le récit des journalistes, il semble intéressant, face à ce silence, de s’arrêter sur la rare fois où le silence libanais a été brisé. Ce fut en 2000 par le président de la république.

Journalistes et politiques libanais respectant la volonté syrienne

Le 25 mars 2000, le président Émile Lahoud, cité dans An-Nahar, brise le silence qui dure depuis 1995, pour soutenir la Syrie et livrer l’une des exigences réclamées par Beyrouth pour conclure la paix, « une solution juste du problème des réfugiés palestiniens au Liban » dit-il, en insistant sur la force de « l’union libano-syrienne » dans les négociations de paix. Lahoud souligne « l’importance du soutien syrien pour faire face aux agressions israéliennes ». Cette citation choisie par An-Nahar montre la mise en parallèle, dans le discours du président libanais, entre « le soutien » syrien et « l’agression » israélienne : un choix de vocabulaire bien défini pour désigner l’un et l’autre des deux pays voisins. Parallèlement, As-Safir note que Lahoud insiste sur l'importance du soutien syrien pour faire face aux agressions israéliennes. « Le Liban devient de plus en plus vigoureux face aux attaques israéliennes, en raison de la disponibilité et de l'appui continu de la Syrie, "appui qui ne s'est pas arrêté, même dans les circonstances les plus difficiles" », poursuit le président libanais selon As-Safir.

Cette courte déclaration publiée dans les deux quotidiens, permet de constater à quel point le discours du président libanais est conforme au principe adopté officiellement depuis l’accord de Taëf en 1989. Cet accord définit le cadre des relations avec la Syrie, « amie et sœur » du Liban et avec Israël, « ennemi » du Liban. Ainsi, dans sa déclaration, Lahoud parle d’une « présence syrienne » et d’une « occupation israélienne » pour décrire l’une et l’autre des forces armées présentes dans le nord ou le sud du pays. Ces quelques mots résument, en 2000, ce que la presse a reflété pendant dix ans. Malgré le silence des hommes politiques libanais, la presse s’est conformée à leur position tacite (directement inspirée de la volonté syrienne à cette époque) en respectant la « terminologie officielle » par-delà les différences de ton et de ligne éditoriale. Autrement dit, il semble que les dirigeants politiques et la presse adoptent (tous les deux) un discours semblable qui respecte les orientations politiques inspirées par la volonté syrienne de l’époque. Les médias « ne sont, in fine, que le baromètre des politiques officiels ».


Cependant, quant à l’image du Liban, il ressort que les deux quotidiens optent chacun pour un modèle politique du pays complètement différent l’un de l’autre, ce qui reflète la réalité d’une société divisée entre deux visions radicalement différentes. La première, représente un Liban souverain qui participe à la paix et y prépare son propre projet. Un Liban qui préserve son unité nationale, en confiant la protection de la population à son armée. Puis, une autre lecture, plus proche de la réalité des années 90, celle d’un Liban résistant qui vit sous l’égide de la Syrie de Hafez al-Assad, à qui il importe de faire confiance pour faire face à l’occupation israélienne et pour négocier la paix au nom des deux partenaires, car le Liban est incapable de le faire seul.


L’ami face à l’ennemi, un traitement différent

Nous avons désormais la certitude que la presse libanaise s’identifie bon gré, mal gré à la réalité politique qui l’entoure. Elle est influencée par les changements récents survenus dans la société qu’elle reflète, et de laquelle elle témoigne suivant des choix éditoriaux différents.

Le discours journalistique change d’un acteur politique à l’autre. Il n’existe pas un traitement similaire entre les informations provenant de sources syriennes et celles provenant de sources israéliennes. Au contraire, il existe une réelle différence dans le traitement des propos syriens et israéliens dans la presse libanaise.

Le croisement des discours des acteurs politiques et des journalistes permet de constater que la presse libanaise attribue aux dirigeants politiques syriens l’image « d'amis », aux dirigeants politiques israéliens une figure « d'ennemis » et aux dirigeants politiques libanais l’image d’ « acteurs passifs et silencieux ». Ces derniers sont souvent absents dans la presse nationale libanaise lorsqu'il s'agit de prendre position sur le plan international, dans le cadre du processus de paix. Alors que les hommes politiques syriens sont fréquemment cités par les journalistes identifiés (les signatures), aucun de ces derniers n’a eu recours, dans son article, à une déclaration d’homme politique libanais. Toutes les déclarations libanaises sont parues dans l’information non signée.

En ce qui concerne le Liban c’est la règle du silence qui règne sur tous les plans, les acteurs politiques ne s’expriment pas forcément sur ce sujet tumultueux et lorsqu’ils le font, leurs discours n’est jamais repris dans un article de commentaire. Alors, comment interpréter le silence politique libanais étant donné que l’interprétation de ce silence au sujet des négociations de paix est impérative afin de mieux comprendre les pratiques de la presse relevées ci-dessus.


Interprétation du silence libanais

Le silence politique libanais au sujet des négociations de paix n’est qu’une traduction de la place accordée à ce pays sur le plan international au cours des années 90. Cette étude montre que le Liban représente un atout majeur sur la table des négociations, sans pour autant qu’il ne fasse lui-même partie des acteurs. Le Liban constitue l’enjeu le plus important dans les négociations entre Israël et la Syrie, mais il ne peut y participer, ni même y avoir le moindre droit de regard. Sur le plan international, le Liban ressemble dans ces conditions à un pays à « souveraineté limitée », puisque resté longtemps sous tutelle syrienne. Il constitue de fait une zone d’influence pour la Syrie dans la région. La souveraineté limitée est contraire au concept de souveraineté, qui est le fondement même de l’autorité suprême. En matière de politique, la souveraineté est le droit absolu d'exercer une autorité législative, judiciaire et exécutive sur un territoire entier.


Un pays à souveraineté limitée

La notion de souveraineté limitée trouve son origine dans la doctrine Brejnev, ancien président de l’ex-URSS. Cette doctrine employée en matière de politique étrangère, révélée pour la première fois dans un article de la Pravda le 26 septembre 1968 publié sous le titre « La souveraineté et les obligations internationales dans des pays socialistes », a servi à justifier l'intervention soviétique de 1968 à Prague et la souveraineté limitée des États satellites de l’URSS. Selon les concepteurs de cette doctrine, Moscou, considérée comme un pouvoir central, détenait le droit de décider de la nature des relations entre ces pays satellites et le reste du monde, ainsi que celui d’intervenir dans leurs choix politiques internes. Le but ultime était de préserver l'attachement des pays satellites au centre, c’est-à-dire Moscou et, plus largement, au bloc soviétique, et de les protéger du courant libéral anti-communiste. La notion de « souveraineté limitée » serait donc le contraire de celle de souveraineté pleine.

« Jean Bodin [philosophe français (1529-1596), dans son traité Les Six livres de La République en fournit la définition] : "La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d'une République". Par quoi il faut entendre qu’elle est sans partage, indivisible, mais non sans limite. Elle s’exerce dans le domaine public et n’est la propriété d’aucun individu […] ». « La souveraineté consacre ainsi l’indépendance en droit de l’État au plan international, à l’égard de toute autorité supérieure. Le système international apparaît ainsi comme une somme d’États souverains, et l’effectivité d’un droit cosmopolite est subordonnée à la part de souveraineté que chaque État consent à limiter » .


Contrairement à cette définition, dans le cas du Liban, en ce qui concerne le processus de paix plus précisément, la Syrie négocie au nom de l’État. En fait, les chances de paix entre le Liban et Israël sont complètement dépendantes de la paix israélo-syrienne. Le Liban reste fidèle au couplage des volets pour des raisons stratégiques. S'ajoute à cela le fait que la « Résistance libanaise » récolte les bénéfices de sa réussite, qui lui permettent d’introduire un veto à n'importe quelle autre volonté libanaise souhaitant procéder à la conclusion d’une paix singulière, comme ce fut le cas en 1983. Pour ces deux raisons, le sujet libanais reste présent à l’ordre du jour des négociations israélo-syriennes, sans que les Libanais soient eux-mêmes présents à la table des négociations. La Syrie possède le véritable contrôle de la ligne de fourniture en armes de la « Résistance » : de Téhéran jusqu’au Hezbollah, les armes traversent cette alliance tripartite géostratégique. Ainsi, si l'équation de paix d'hier était « la terre en échange de la paix », l'équation change aujourd'hui pour devenir « la terre en échange de paix et le revirement des allégeances régionales ». Pour Israël, une rupture syrienne avec l'Iran et le Hezbollah est une pré-condition pour négocier, mais pour la Syrie, son ampleur stratégique s’appuie justement sur ces alliances régionales.

D’autres raisons, sur le plan interne notamment, expliquent le silence du Liban. À l’issue de la guerre plurielle, la question de la réconciliation nationale semble très liée à celle de la place que pourrait occuper le pays sur la scène internationale, en tant qu’acteur homogène évidemment. Car une politique étrangère nécessite d’emblée une situation intérieure plus ou moins consensuelle. Force est de constater que la politique régionale et ses ramifications sur les acteurs libanais exercent une influence non négligeable sur la cohésion du Liban, dont les différentes composantes confessionnelles constituent autant de relais pour des intérêts extérieurs.


Les replis confessionnels et identitaires caractéristiques

Au fond, il est difficile de considérer le Liban comme une « nation » dans le sens classique du terme. Les replis confessionnels ou identitaires y sont courants. C’est d’ailleurs peut-être le cas dans une grande partie des États du Proche et Moyen-Orient, dans la mesure où la question se pose de savoir si l’identité « citoyenne » l’emporte sur une autre composante de l’identité confessionnelle. Les pays de cette région sont nés de volontés occidentales qui souhaitaient se répartir des zones d’influence, comme chacun le sait, mais sans véritablement tenir compte des composantes de la population. La nation n’est pas une donnée naturelle et son émergence est récente, surtout au Proche-Orient. Quand il s’agit de société nationale, nous nous référons généralement aux individus pris séparément, tandis que le phénomène des communautés, lui, ne laisse quasiment pas de place à l'individu. Dans la communauté, le collectif, ou l’ensemble, l'emporte sur l'indépendance des membres et surtout sur leur individuation. Il est à ce titre difficile de parler de nation tant que subsistent les phénomènes de clans ou de tribus spécifiques, qui constituent autant d’intermédiaires entre les individus et la nation, justement.


Ces remarques ne seraient que détours si elles n’étaient rattachées au cas libanais. Au Liban, la politique ou, dans une certaine mesure, le pouvoir, porte en fait une coloration clanique, car il s’exerce de génération en génération. Il suffit de citer quelques noms de familles illustres comme les Joumblatt, les Karamé, les Franjyeh, les Gemayel ou les Hariri pour que les connaisseurs du paysage politique libanais déterminent aussitôt leurs confessions, leurs régions d’origine et leurs affinités politiques respectives. Le phénomène des familles dans la politique libanaise recèle un début d’explication sur le phénomène de cohésion nationale et, sans doute aussi, sur la tutelle syrienne.

De plus, les guerres au Liban étaient, à bien des égards, l’occasion de perpétrer les divisions internes. Pour certains, si la fin de la « guerre civile libanaise », mêlant interventions israéliennes et syriennes, a été marquée par une sorte de prédominance maronite au pouvoir, aujourd’hui, il semble y avoir une âpre concurrence de tous contre tous, et peut-être pis encore, des sunnites contre chiites. Aussi, preuve en est qu’il ne suffit pas d’inscrire des principes dans la Constitution pour qu’ils existent de façon empirique.

Le Liban est officiellement une République parlementaire constitutionnelle. Rudolf el-Kareh met un bémol à cette revendication car, pour lui, « la réalité institutionnelle formelle est loin de s’identifier à la réalité sociologique du pays. Ainsi les véritables obstacles à l’émergence d’un État moderne au Liban sont les structures communautaires politiques. Le vocabulaire identitaire s’oriente vers des langages infranationaux : maronites, sunnites, chiites, druzes, etc. ». Il parle également de « peurs communautaires, souvent attisées et instrumentalisées par les élites communautaristes à des fins électorales ». « Mais une règle interne au système s’est dégagée au fil des années de pratique politique », dit-il : « À chaque fois qu’un groupe ou un ensemble associé au contrat consensuel fondateur a tenté par captation de représentativité et/ou par la violence de se rendre maître des appareils d’État, ces tentatives ont abouti à des échecs qui se sont terminés dans le sang ». À ce problème de composantes s’ajoute un contexte régional instable, où les prises de positions par rapport au conflit israélo-arabe ne sont pas disposées à s’exprimer à l’unisson.

« Externalisation des légitimités »

La crise libanaise, avec sa dimension et ses ramifications régionales, a révélé ce que Rudolf el-Kareh appelle « l’externalisation des légitimités, c’est-à-dire la substitution du recours aux protections et aux appuis externes aux règles des mécanismes et des processus démocratiques et institutionnels internes, dans un État réellement souverain ». Il devient dès lors très difficile pour la classe politique libanaise de ne pas s’aligner sur les positions des nouveaux tuteurs dans les questions de politique étrangère. Le pouvoir libanais, faible par nature, puisqu’il doit refléter toutes les sensibilités politiques et confessionnelles, est conscient du peu de marge de manœuvre dont il dispose. Il devient donc illusoire de parler d’une quelconque politique étrangère libanaise, notamment en matière de processus de paix israélo-arabe. L’implication du Liban dans les enjeux externes « ne peut aboutir qu’à son instrumentalisation à des fins qui s’avèreront ultérieurement opposées aux intérêts réels du pays », comme le dit el-Kareh, qui ajoute que « les équilibres ou déséquilibres locaux sont la caisse de résonance de leurs équivalents régionaux. Ils les reflètent et s’y reflètent en raison même des systèmes d’alliance actuels ». Entre une paix confessionnelle interne et une politique étrangère indépendante qui nuit à sa stabilité nationale, le choix a été fait afin de ne pas accentuer les déséquilibres locaux et les systèmes d’alliance utiles à la paix civile.

Conclusion

Dans tous les cas, le travail réalisé confirme la notion qu’un journaliste est le témoin de son époque. Il reflète une certaine réalité, un vécu. Il fait partie de l’histoire, réagit aux événements et aux faits, mais subit aussi des pressions et des contraintes. Il peut être témoin privilégié, éclairé, ou encore acteur intervenant, agissant, surtout lorsqu’il s’agit d’un journaliste commentateur ou d’un éditorialiste. Reste à déterminer dans quelle mesure les propos de ces « témoins agissants » ont un impact. Il est à noter aussi que le travail du journaliste relève du subjectif : il est confronté à de multiples contraintes comme la rapidité, la synthétisation, la vulgarisation, la ligne éditoriale et d’autres paramètres personnels ou contextuels qui s’ajoutent à ces contraintes professionnelles. L’exemple des journalistes libanais en est la preuve, à travers leur manière de réagir sous la pression syrienne. Compte tenu du contexte dans lequel la presse libanaise évolue et des contraintes sociopolitiques qui s’y exercent, la pratique de l’autocensure se renforce. Pour cela, en définitive, il nous parait légitime de nous poser la question du rôle et de l’impact réel des journalistes de la presse écrite sur l’opinion publique libanaise. Nous pouvons citer à cet égard ce que nous a confié Issa Goreib, ancien rédacteur en chef de L’Orient-Le Jour. Pour lui, « l’hégémonie syrienne était tellement forte dans les années 90, que la Syrie et le pouvoir libanais se permettaient de laisser libre cours à cette vitrine démocratique (qu’est la presse), étant donné qu’elle ne peut nuire à personne, du fait qu’elle a perdu son pouvoir ».


Références bibliographiques

Monographies

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Articles

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